Nietzsche et le cheval de Turin : ce que disent les sources

Le 3 janvier 1889, à Turin, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche, 44 ans, s’effondre dans la rue. Une scène est restée attachée à ce jour : il aurait vu un cocher fouetter son cheval, se serait jeté au cou de l’animal en pleurant, puis aurait perdu connaissance. Il ne retrouvera jamais sa lucidité. Sur le cheval lui-même, les sources ne racontent pas la même chose.

Ce qu’il faut retenir

  • Nietzsche s’effondre à Turin le 3 janvier 1889.
  • La scène du cheval est rapportée par des récits postérieurs, et ses détails ne sont pas établis.
  • Nietzsche avait lui-même été bon cavalier, jusqu’à un accident en 1868.
  • En 2011, Béla Tarr en tire le film Le Cheval de Turin, Ours d’argent à Berlin.

La version la plus connue

L’article de Wikipédia en français raconte la scène ainsi : Nietzsche croise une voiture dont le cocher fouette violemment le cheval. Il s’approche, enlace l’encolure de l’animal, éclate en sanglots et interdit à quiconque de s’en approcher. Le philosophe Jacques Derrida a commenté ce geste en écrivant que Nietzsche « fut assez fou pour pleurer auprès d’un animal, sous le regard ou contre la joue d’un cheval ».

Ce que les sources ne disent pas

L’article de Wikipédia en anglais est plus prudent. Il indique que deux policiers ont abordé Nietzsche après un trouble sur la voie publique, et que ce qui s’est passé reste inconnu. La scène du cheval, place Carlo Alberto, vient d’un récit souvent répété, apparu peu après la mort du philosophe, en 1900.

Retiens donc la règle suivante :

  • L’effondrement du 3 janvier 1889 à Turin est établi.
  • La présence d’un cheval battu et le geste de Nietzsche relèvent d’un récit tardif.
  • Le sort du cheval, lui, n’apparaît dans aucune source citée.

Les jours qui suivent

Dans les jours qui suivent, Nietzsche envoie à ses amis de courtes lettres incohérentes, signées « Dionysos » ou « le Crucifié ». Alerté, son ami Franz Overbeck arrive à Turin le 8 janvier. Pour le convaincre de partir, il se fait aider par un dentiste bâlois de passage, qui fait croire à Nietzsche que Bâle prépare des cérémonies en son honneur. Overbeck le ramène ainsi à Bâle, où il est soigné. Le même mois paraît Le Crépuscule des idoles, déjà imprimé avant l’effondrement. Nietzsche vit encore onze ans sous la garde de sa mère, puis de sa sœur. Il meurt le 25 août 1900.

Nietzsche, cavalier de l’artillerie

Le cheval n’était pas étranger au philosophe. En 1867, il s’engage pour un an de service volontaire dans l’artillerie prussienne, à Naumburg. D’après Wikipédia en anglais, il passe pour l’un des meilleurs cavaliers de sa promotion, et ses officiers lui prédisent le grade de capitaine. En mars 1868, en montant à cheval, il se heurte la poitrine contre le pommeau de la selle et se déchire deux muscles du côté gauche. Il reste des mois sans pouvoir marcher et retourne à ses études.

Turin, la ville qu’il aimait

Nietzsche arrive à Turin en avril 1888, après un hiver à Nice. Dans une lettre du 7 avril à son ami Peter Gast, il la décrit comme une ville « pour les pieds comme pour les yeux, un lieu classique ». Il y rédige Le Cas Wagner, passe l’été à Sils-Maria, puis revient à Turin en septembre pour préparer l’impression du Crépuscule des idoles. C’est là qu’il s’effondre quatre mois plus tard.

Le Cheval de Turin, le film

En 2011, le cinéaste hongrois Béla Tarr réalise Le Cheval de Turin, son dernier film. Il reçoit l’Ours d’argent à la Berlinale la même année. Le prologue rappelle en voix off la scène de 1889, puis conclut : « Ce qui est arrivé au cheval, nous ne le savons pas. »

Le film imagine alors la vie d’un cocher, de sa fille et de leur cheval dans une ferme isolée, pendant six jours de tempête. Le cheval refuse peu à peu d’avancer, puis de manger. Le film ne prétend pas retrouver le vrai cheval de Turin : il part de ce vide dans l’histoire. Wikipédia le présente comme le dernier film du cinéaste : l’histoire du cheval de Turin clôt donc son œuvre.

Pourquoi cette histoire circule autant

Elle réunit un grand nom, un animal et un geste de compassion, ce qui suffit à en faire une anecdote parfaite pour les réseaux. Avant de la partager, présente-la pour ce qu’elle est : un récit célèbre, pas un fait vérifié dans ses détails.

D’autres phrases d’écrivains sur le cheval circulent sans source : nos citations cheval vérifiées donnent l’œuvre et la date de chacune. Pour une autre histoire où l’on a prêté au cheval plus qu’il ne faisait, lis celle de Hans le Malin, ou celle de Marocco, le cheval savant d’Élisabeth Ire.

Source : Wikipédia, « Friedrich Nietzsche » · Wikipédia en anglais, « Friedrich Nietzsche » · Wikipédia, « Le Cheval de Turin ».

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Élodie Martin

Élodie Martin est passionnée par le monde équestre et partage des articles sur les soins, l’élevage et les événements liés aux chevaux.

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